Roman Calendar

samedi 3 janvier 2009

Terre et cendres


Voilà, je n'ai pas résisté longtemps, j'ai aussi lu Terre et cendres. C'est aussi et encore plus un tout petit livre mais vraiment bouleversant : un grand-père sur un pont attend, longtemps, longtemps, le passage d'une voiture qui pourra le conduire à son fils. A ses côtés, son petit-fils qui ne comprend pas comment la guerre a pu ôter sa voix à son grand-père comme au vigile, sur le pont et même son bruit au caillou qu'il frappe contre un autre caillou. Et enfin, une voiture passe et emporte le grand-père à travers les étendues désertes vers la mine où travaille son fils et les doutes qui assaillent le vieil homme : doit-il vraiment lui dire ce qui est arrivé? Comment pourra-t-il donner un coup de couteau dans le cœur de son propre fils? ...
On trouve les premières pages sur le site de l'éditeur ici. Il s'agit cette fois d'un livre écrit en persan afghan puis traduit. Dans cet extrait d'un entretien, Atiq Rahimi présente ses "sources" :
« Nous sommes en 1981, c’est un matin, j’emprunte depuis deux semaines une piste poussiéreuse qui mène à une mine de charbon dans le nord de l’Afghanistan. Je suis là afin de réaliser un reportage sur la vie ouvrière des mineurs. Avant de prendre la piste de la mine, je suis sur un pont, j’aperçois un vieillard adossé au parapet, le regard perdu. À côté de lui, un petit garçon regarde curieusement les passants et les camions qui traversent le pont. Ces deux regards me clouent sur place. Un sentiment étrange m’envahit... Je vois dans leurs yeux toute la catastrophe d’une guerre. L’égarement d’une génération perdue dans les yeux du vieux. Dans le regard de l’enfant, l’interrogation de l’avenir et du devenir. Je veux les prendre en photo, malheureusement ou pas, l’appareil photo ne fonctionne pas. Ces deux visages restent gravés dans mon esprit. Vingt ans après j’emprunte de nouveau la piste poussiéreuse de la mine... »
Ce roman me rappelle tantôt Intérieur de Maeterlink, tantôt La petite fille de M Linh de Philippe Claudel, mais il ne se confond avec aucun : ce livre est à la fois un émouvant témoignage de l'horreur vécue par l'Afghanistan à l'époque soviétique et un récit de portée universelle, sublime. Vraiment Atiq Rahimi mérite bien son prix Goncourt !
Il me reste à finir Les Mille maisons du rêve et de la terreur et j'aurai presque fait à l'envers le parcours d'une oeuvre sans égale.

samedi 27 décembre 2008

J'ai enfin lu Syngué Sabour, Pierre de patience,

un petit grand livre plein de rage, poétique, cru, violent et pourtant tendre et intimiste, lent et cadencé et cette pierre de patience, quelle belle image ! Pour cette femme afghane, cette pierre est son mari, mais pour cela il faut qu'il soit réduit à l'état de plante verte, une balle dans la nuque, à la merci de son épouse...
"Le grincement hésitant d'une porte qui s'ouvre, le bruit des pas prudents qui s'avancent dans le couloir, ne brisent pas ce silence de mort ; ils le soulignent.
Les pas s'arrêtent derrière la porte. Après une longue pause - quatre souffles de l'homme -, la porte s'ouvre. C'est la femme. Elle entre. Son regard ne se pose pas immédiatement sur lui, elle explore d'abord l'état de la pièce : les débris de vitres, la suie qui s'est déposée sur les oiseaux migrateurs des rideaux, sur les rayures éteintes du kilim, sur le Coran laissé ouvert, sur la poche de perfusion qui se vide de ses dernières gouttes sucrées-salées... Ensuite il balaye le drap couvrant les jambes cadavériques de l'homme, effleure sa barbe et finit par atteindre ses yeux.
" (p. 47)
Je regrette pourtant qu'elle explose si vite, cette pierre, il me semble que la patience n'était pas épuisée, la patience de la patiente, la passion de la patiente, il me semble aussi que cette pierre de patience n'a pas fini de jouer son rôle, la libération reste incertaine, compromise même sans doute et ça me laisse une drôle d'impression. Je crois d'ailleurs qu'il va falloir que je relise, je n'ai pas tout compris à la fin du roman.
Mais pourquoi discourir quand l'auteur, Atiq Rahimi lui-même en parle si bien ? Ça me donne envie de lire Terre et Cendres, autre roman du même auteur qui n'a pas eu besoin du Goncourt pour se distinguer, me dit-on mais... pourvu qu'on m'en laisse le temps.
Voici les premières pages sur le site de l'éditeur.

mardi 16 décembre 2008

trop de salade !

Conversation (sur le pas de la porte, avec bonhomie)

Comment ça va sur la terre ?
- Ça va ça va, ça va bien.

Les petits chiens sont-ils prospères ?
- Mon Dieu oui merci bien.

Et les nuages ?
- Ça flotte.

Et les volcans ?
- Ça mijote.

Et les fleuves ?
- Ça s'écoule.

Et le temps
- Ça se déroule.

Et votre âme ?
- Elle est malade
Le printemps était trop vert
elle a mangé trop de salade.

Jean Tardieu ("Monsieur Monsieur")

dimanche 14 décembre 2008

Qu'on me laisse le temps d'en rire

Qu'on me laisse à mes souvenirs,
Qu'on me laisse à mes amours mortes,
Il est temps de fermer la porte,
Il se fait temps d'aller dormir
Je n'étais pas toujours bien mise
J'avais les cheveux dans les yeux
Mais c'est ainsi qu'il m'avait prise,
Je crois bien qu'il m'aimait un peu

Il pleut
Sur le jardin, sur le rivage
Et si j'ai de l'eau dans les yeux
C'est qu'il me pleut
Sur le visage.

Le vent du Nord qui s'amoncelle
S'amuse seul dans mes cheveux
Je n'étais pas toujours bien belle,
Mais je crois qu'il m'aimait un peu
Ma robe a toujours ses reprises
Et j'ai toujours les cheveux fous
Mais c'est ainsi qu'il m'avait prise,
Je crois que je l'aimais beaucoup

Il pleut
Sur le jardin, sur le rivage
Et si j'ai de l'eau dans les yeux
C'est qu'il me pleut
Sur le visage.

Si j'ai fondu tant de chandelles
Depuis le temps qu'on ne s'est vus
Et si je lui reste fidèle,
A quoi me sert tant de vertu?
Qu'on me laisse à mes amours mortes!
Qu'on me laisse à mes souvenirs
Mais avant de fermer la porte,
Qu'on me laisse le temps d'en rire.
Le temps d'essayer d'en sourire

Qu'on me laisse le temps d'en rire