Roman Calendar

samedi 17 janvier 2009

Il s’en passe des choses

Il s’en passe des choses dans ma cité.
Il n’y a qu’à regarder.
Moi, un jour, j’ai dit: “J’arrête, je regarde.”
J’ai posé par terre mes deux sacs.
Je me suis assis. J’ai regardé.

Les gens venaient
Les gens marchaient
Les gens passaient
Les gens tournaient
Les gens filaient
Les gens glissaient
Les gens dansaient
Les gens parlaient
Gesticulaient
Les gens criaient
Les gens riaient
Les gens pleuraient
Disparaissaient.

Il s’en passe des choses dans ma cité.
Il n’y a qu’à regarder.
On voit de tout, on peut tout voir.
Mais ce qu’on ne voit jamais dans ma cité, c’est un regard.
Un regard qui vous regarde et qui s’attarde.

Les gens naissaient
Les gens vivaient
Les gens mouraient.

Et moi, je restais sur mon banc de pierre, encadré par mes deux sacs.
Je regardais.
C’est merveilleux: partout où il y a des femmes, partout où il y a des hommes,
Partout il y a la vie.
J’aurais dû me lever. Leur tendre la main.
Leur dire: “Salut. Bonjour! J’existe.
Et vous? Vous existez?”
Je suis resté assis.
Le plus souvent, c’est ainsi que les choses se passent.


Guy Foissy


samedi 10 janvier 2009

parlare e facile



Parler est facile, et tracer des mots sur la page,

en règle générale, est risquer peu de chose :

un ouvrage de dentellière, calfeutré,
paisible (on a pu même demander
à la bougie une clarté plus douce, plus trompeuse),
tous les mots sont écrits de la même encre,
« fleur » et « peur » par exemple sont presque pareils,
et j’aurai beau répéter « sang » du haut en bas
de la page, elle n’en sera pas tachée,
ni moi blessé.

Aussi arrive-t-il qu’on prenne ce jeu en horreur,
qu’on ne comprenne plus ce qu’on a voulu faire
en y jouant, au lieu de se risquer dehors
et de faire meilleur usage de ses mains.

Cela,
c’est quand on ne peut plus se dérober à la douleur,
qu’elle ressemble à quelqu’un qui approche
en déchirant les brumes dont on s’enveloppe,
abattant un à un les obstacles, traversant,
la distance de plus en plus faible – si près soudain
qu’on ne voit plus que son mufle plus large
que le ciel.

Parler alors semble mensonge, ou pire : lâche
insulte à la douleur, et gaspillage
du peu de temps et de forces qui nous reste.

Philippe Jaccottet - Chant d'en bas - 1977.


lundi 5 janvier 2009

Les Mille maisons du rêve et de la terreur

Voilà, je l'ai fini : Ce roman d'Atiq Rahimi a été publié en 2002, il est traduit du persan et comme dans Terre et cendres, il a pour contexte l'Afghanistan à l'époque de la domination soviétique. Mille maisons renvoie au labyrinthe dont on ne connaît ici ni l'entrée, ni l'issue : d'emblée, le narrateur s'y trouve perdu, entre réalité terrifiante de l'Afghanistan puis du Pakistan des années 80 et sommeil ou coma, délire, légendes persanes, textes coraniques, brumes artificielles de l'alcool (la vodka afghano-russe) puis du hashish (l'herbe du pauvre au Pakistan), entre vérité et illusion et il entraîne avec lui le lecteur dans les méandres de ce labyrinthe qui tels ceux du tapis dans lequel voyagera le narrateur pour fuir la terreur suscitent tantôt la rêverie, tantôt la terreur.
Déjà, le sort des femmes (la mère du narrateur, son hôtesse) est bien illustré, la dimension polémique est déjà là, encore en partie implicite ce qui ne sera plus le cas dans Syngué Sabour. A nouveau, et c'est ce qui me frappe chez cet auteur, c'est surtout la poésie qui se dégage du récit, les puissantes images dont il frappe l'esprit du lecteur, un jeune homme transformé en vieillard-nourrisson, un tapis qui entrelace en rouge et noir, la nostalgie de la mehmânkhana, de la maison familiale, du foyer et la peur sourde d'un écrasement, d'une violence à peine évoquée et d'autant plus effrayante...
Sur le site de l'éditeur, j'ai retrouvé les premières pages pour donner un aperçu :

http://www.pol-editeur.fr/catalogue/ftp/pdf/5620.pdf

NB : L'auteur lui aussi a fui l'Afghanistan en 84 pour se réfugier au Pakistan, avant de venir en France. Ce livre n'est pas pour autant une autobiographie bien sûr.

dimanche 4 janvier 2009

au gui l'an neuf !




Bonne année à toutes les choses,

Au monde, à la mer, aux forêts.


Bonne année à toutes les roses


Que l’hiver prépare en secret.

Bonne année à tous ceux qui m’aiment

Et qui m’entendent ici-bas.

Et bonne année aussi, quand même,

À tous ceux qui ne m’aiment pas.

Rosemonde Gérard