Roman Calendar

mardi 17 février 2009

Un bourgeon sort du noir


Entre tous mes tourments entre la mort et moi
Entre mon désespoir et la raison de vivre
Il y a l'injustice et ce malheur des hommes
Que je ne peux admettre il y a ma colère

Il y a les maquis couleur de sang d'Espagne
Il y a les maquis couleur du ciel de Grèce
Le pain le sang le ciel et le droit à l'espoir
Pour tous les innocents qui haïssent le mal

La lumière toujours est tout près de s'éteindre
La vie toujours s'apprête à devenir fumier
Mais le printemps renaît qui n'en a pas fini
Un bourgeon sort du noir et la chaleur s'installe

Et la chaleur aura raison des égoïstes
Leurs sens atrophiés n'y résisteront pas
J'entends le feu parler en riant de tiédeur
J'entends un homme dire qu'il n'a pas souffert

Toi qui fus de ma chair la conscience sensible
Toi que j'aime à jamais toi qui m'as inventé
Tu ne supportais pas l'oppression ni l'injure
Tu chantais en rêvant le bonheur sur la terre

Tu rêvais d'être libre et je te continue.

Paul Eluard, « Dit de la force de l'amour ».

dimanche 1 février 2009

La lecture entre repli sur soi et ouverture sur le monde


"Une petite salle à manger ouvrait sur le salon ; je m’y glissai. Il s’y trouvait une bibliothèque ; j’eus bientôt pris possession d’un livre, faisant attention à le choisir orné de gravures. Je me plaçai dans l’embrasure de la fenêtre, ramenant mes pieds sous moi à la manière des Turcs, et, ayant tiré le rideau de damas rouge, je me trouvai enfermée dans une double retraite. Les larges plis de la draperie écarlate me cachaient tout ce qui se trouvait à ma droite ; à ma gauche, un panneau en vitres me protégeait, mais ne me séparait pas d’un triste jour de novembre.
De temps à autre, en retournant les feuillets de mon livre, j’étudiais l’aspect de cette soirée d’hiver. [...]
Je revenais alors à mon livre. C’était l’histoire des oiseaux de l’Angleterre par Berwick. En général, je m’inquiétais assez peu du texte ; pourtant il y avait là quelques pages servant d’introduction, que je ne pouvais passer malgré mon jeune âge. [...] Chaque gravure me disait une histoire, mystérieuse souvent pour mon intelligence inculte et pour mes sensations imparfaites, mais toujours profondément intéressante ; intéressante comme celles que nous racontait Bessie, les soirs d’hiver, lorsqu’elle était de bonne humeur et quand, après avoir apporté sa table à repasser dans la chambre des enfants, elle nous permettait de nous asseoir toutes auprès d’elle. Alors, en tuyautant les jabots de dentelle et les bonnets de nuit de Mme Reed, elle satisfaisait notre ardente curiosité par des épisodes romanesques et des aventures tirées de vieux contes de fées et de ballades plus vieilles encore, ou, ainsi que je le découvris plus tard, de Pamela et de Henri, comte de Moreland."
Jane Eyre de Charlotte Brontë
En écho à l'article lire est le propre de l'homme

mercredi 28 janvier 2009

Grève nationale

Voici l'article du Monde diplomatique

Transports, métallurgie, poste, télécommunications, santé, énergie, éducation nationale, information… : la liste des secteurs annonçant une forte mobilisation n’a cessé de s’allonger dans la perspective de la grève générale organisée jeudi 29 janvier à l’appel de huit syndicats. « Même les salariés d’Euronext, l’opérateur de la Bourse de Paris, sont appelés à cesser le travail », s’étonne Le Figaro (26 janvier 2009).
C’est peu dire que le contexte économique entretient la colère. Pour la seule journée du 26 janvier, les multinationales (Caterpillar, Pfizer, Philips…) ont annoncé 72 500 suppressions de postes. « Alors qu’ils n’en sont en rien responsables, les salariés, demandeurs d’emploi et retraités sont les premières victimes de cette crise », explique la déclaration commune CFDT, CFTC, CFE-CGC, CGT, FO, FSU, Solidaires, UNSA.
Ces organisations syndicales jugent « intolérable et inadmissible » que les sommes astronomiques engagées par l’Etat pour secourir les banques et les entreprises servent à rétablir les marges. Elles réclament que priorité soit donnée à l’emploi, aux salaires, à la protection sociale, aux services publics, et demandent une réglementation plus stricte des activités financières afin de « mettre un terme à la spéculation, aux paradis fiscaux, à l’opacité du système financier international et encadrer les mouvements de capitaux ». Ces revendications à spectre large dissuaderont-elles les éditorialistes de fustiger le « corporatisme » des syndicats ?

Alors demain, un nouvel espoir ?

mercredi 21 janvier 2009

La Route de Cormac Mac Carthy

La Route de Cormac Mac Carthy a obtenu le Prix Pulitzer du roman en 2007. Certes, un prix, fut-ce le Pulitzer, n'est pas une garantie. Souvenons-nous tout de même que ce même prix a récompensé Autant en emporte le vent de Margareth Mitchell en 1937, Les raisins de la colère de John Steinbeck en 1940, Le Vieil homme et la mer d'Hemingway en 1953 et j'en passe.


La Route pourtant ne me disait rien qui vaille, c'est un roman qu'on m'a conseillé, puis prêté mais dans lequel j'ai eu du mal à entrer : cette atmosphère de no future, cette route sans destination hormis un très hypothétique Sud, ce paysage désespérément gris, calciné, couvert de cendres, ce froid, cette pluie glacée, ce grésil, cette mer de plomb, ces hordes sauvages des humains survivants en quête de nourriture dans un monde où tout est mort, même les poissons dans la mer, les oiseaux, les souris, chats ou chiens, bref cet univers d'après, bien après, la fin du monde n'était pas de nature à me séduire. A côté de cela, l'absurde de Camus, la « petite aube où [Meursault sera] justifié » sont apaisants, rassérénants, presque réconfortants.


Les amateurs de science-fiction _vous l'avez deviné, je n'en suis pas_ croiront peut-être trouver là une N-ième version d'un monde futur ; qu'ils se détrompent, La Route n'est pas un roman de science-fiction.


C'est ainsi que peu à peu, on s'attache à l'unique protagoniste, L'homme -il n'a pas d'autre nom et n'en a pas besoin_ et à son protégé, son enfant, celui qu'il faut à tout prix défendre contre les cannibales, le froid, la faim, la folie, la déshumanisation,... Cet enfant, dont on se demande parfois s'il n'est pas simplement le fruit de l'imagination du héros, c'est le « porteur de feu », le beau, le bien. Si le titre de « porteur de feu » dont il se trouve affublé, se justifie plutôt mal dans le roman, nul doute qu'il représente cependant le beau et le bien dans cet univers désespérément gris, sombre, sauvage.


La fin du roman m'a laissée perplexe : que penser de ce pseudo Rambo qui vient se substituer à L'homme, de cette pseudo-Sainte Famille qui l'accueille, de ces prières à Dieu, jusque là, en tous cas, resté sourd ou simplement absent ? Camus, lui, avait une réponse à l'absurde, celle de Mac Carthy, elle, ne me paraît pas bien convaincante et plouf, revoilà l'humanité perdue dans l'impossible quête du sens.

Si vous avez l'occasion de lire aussi ce roman, votre avis m'intéresse.

samedi 17 janvier 2009

Il s’en passe des choses

Il s’en passe des choses dans ma cité.
Il n’y a qu’à regarder.
Moi, un jour, j’ai dit: “J’arrête, je regarde.”
J’ai posé par terre mes deux sacs.
Je me suis assis. J’ai regardé.

Les gens venaient
Les gens marchaient
Les gens passaient
Les gens tournaient
Les gens filaient
Les gens glissaient
Les gens dansaient
Les gens parlaient
Gesticulaient
Les gens criaient
Les gens riaient
Les gens pleuraient
Disparaissaient.

Il s’en passe des choses dans ma cité.
Il n’y a qu’à regarder.
On voit de tout, on peut tout voir.
Mais ce qu’on ne voit jamais dans ma cité, c’est un regard.
Un regard qui vous regarde et qui s’attarde.

Les gens naissaient
Les gens vivaient
Les gens mouraient.

Et moi, je restais sur mon banc de pierre, encadré par mes deux sacs.
Je regardais.
C’est merveilleux: partout où il y a des femmes, partout où il y a des hommes,
Partout il y a la vie.
J’aurais dû me lever. Leur tendre la main.
Leur dire: “Salut. Bonjour! J’existe.
Et vous? Vous existez?”
Je suis resté assis.
Le plus souvent, c’est ainsi que les choses se passent.


Guy Foissy